L’Arménie se réveille – Ichkhan Tovmassian

Des grèves, des manifestations et d’autres évènements de protestations ont lieux en Arménie depuis près de 3 semaines et pourtant l’Occident ne vient que de se réveiller.

Se joindre à une cause seulement quand la victoire est proche est bien un signe de plus qu’il ne faut pas chercher de soutiens là où il n’y a que de l’opportunisme.

Peu importe, les arméniens l’ont bien saisis et ne demandent d’ailleurs aucune aide à un quelconque gouvernement étranger, ni politique, ni matériel.

Il s’agit avant tout d’un problème intérieur pour le pays et c’est donc sa propre population qui est résignée à le résoudre. La diaspora faisant bien sûr partie intégrante de cette population même si elle physiquement éloignée.

La révolution de velours, telle qu’elle a été surnommée, a d’ores et déjà commencée en Arménie. Cette campagne massive de désobéissance civile est une première dans un pays marqué par près de 70 ans d’instruction soviétique. La jeune république arménienne, qui va fêter cette année ses 27 ans, fait face pour la première fois à une telle mobilisation du peuple.

C’est d’ailleurs particulièrement la jeunesse du pays qui est au cœur du mouvement, une jeunesse ayant grandi dans l’indépendance et soucieuse du bien-être de sa nation. Cette soif de liberté et de justice, dont le pays manque cruellement en raison d’une très forte corruption, ne pouvait qu’aboutir à une telle situation.

Le mouvement a débuté un mois auparavant lorsqu’un député leader de l’opposition, Nikol Pachinian, journaliste de 42 ans, a entamé une marche. Cette marche de protestation avait pour but de parcourir le pays entier pour rassembler les arméniens autour d’idées communes partagées par tous et dont la finalité était de provoquer la démission du Premier Ministre Serge Sarkissian.

Contre toute attente, et face à l’impact de cette mobilisation nationale, Sarkissian a quitté son trône. Invraisemblable. Lui qui était au pouvoir depuis une dizaine d’années, lui qui avait récemment modifié la Constitution pour passer d’un régime présidentiel à un régime primo-ministériel, celui-là même qui ainsi comptait encore rester aux commandes de l’Etat pour plusieurs années.

Cette mainmise sur le gouvernement et les pouvoirs publics permettait justement à son parti, le parti républicain (HHK en arménien), de détourner les fonds publics et d’abuser de leurs prérogatives pour faire prospérer leurs affaires. C’est précisément aussi à cause de cette paralysie de l’appareil étatique qu’un tiers de la population vit à présent sous le seuil de pauvreté et ne pense qu’à rejoindre les quelques 12 millions d’arméniens dispersés dans le monde entier.

Mais ça c’était avant. Aujourd’hui la donne a changé, le vent a tourné et l’espoir est à son plus haut. Depuis la démission de Sarkissian, les arméniens partout à travers le monde se félicitent et s’embrassent. Plus personne ne veut quitter l’Arménie, et au contraire, beaucoup de personnes de la diaspora affluent en Arménie pour assister à ce moment historique. L’émigration n’est plus synonyme de bonheur, et ça c’est déjà une victoire.

Actuellement le mouvement se poursuit en Arménie et s’est même amplifié : on parle aujourd’hui de plusieurs centaines de milliers de personnes qui sont dans la rue dans un petit pays qui compte à peine 3 millions d’habitants. Le chef de la rue, Nikol Pachinian, le talentueux orateur, avait échangé sa casquette et son t-shirt pour un costard-cravate le 1er Mai dernier pour se livrer à un exercice assez particulier. Il s’est présenté devant le Parlement en tant que candidat du peuple pour le poste de Premier Ministre. Malgré une remarquable défense face aux tentatives de déstabilisation et de décrédibilisation du parti républicain, parti majoritaire au pouvoir, il n’a pas été élu à 55 voix contre et 45 pour. Toute la population a suivie ce scandale retransmis en direct et cela n’a fait qu’embraser d’avantage le mouvement. Le prochain rendez-vous est donné au 8 mai pour un nouveau vote, Pachinian souhaitant absolument accéder au pouvoir de manière légale, pacifique et conforme à la Constitution de la République d’Arménie.

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Ichkhan Tovmassian, 24 ans, franco-arménien, étudiant en dernière année à SciencesPo Paris. Il maitrise l’arménien, le français, l’allemand, l’anglais et le russe.

Tous ces évènements ont fait renaitre en Arménie, et en chaque arménien, un profond sentiment de fierté nationale, un regain de patriotisme et surtout un immense espoir de voir se concrétiser un rêve séculaire : celui d’un Etat indépendant et prospère. Chaque génération d’arménien a rêvée de voir se réaliser le rapatriement tant évoqué de tous ces morceaux du peuple arménien dispersés à travers le monde à cause des différents massacres, des guerres et des crises. C’est peut-être ce qui pourra se passer de notre vivant, au XXIème siècle, un siècle après le génocide. C’est d’ailleurs un des points qui a été souligné lors du discours de Pachinian devant le Parlement il y a quelques jours.

En tous les cas, peu importe la suite des évolutions, une chose est sûr et certaine : notre génération va cueillir des erreurs de nos ancêtres. La détermination, l’abnégation et l’ambition du peuple est telle qu’elle ne peut que donner naissance à quelque chose de plus beau, de plus grand et de plus juste.

Le grand écrivain français, Anatole France, avait déjà trouvé les mots justes lors du génocide arménien de 1915 : « L’Arménie expire. Mais elle renaîtra. Le peu de sang qui lui reste est un sang précieux dont sortira une postérité héroïque. Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas. ».

 

Title Picture Credit: AP / Davit Abrahamyan

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